Ethologie lupine, Le Blog

Les attaques

20 juillet 2014

Des observations récentes ont montré que les loups sont tout à fait capables de s’adapter à la présence humaine. Ils ont ainsi été observés traversant de larges régions non boisées et des infrastructures routières.

En Europe, ils ont été vus pénétrant des villages de nuit pour fouiller les poubelles, en Amérique du Nord, ils peuvent fréquenter les alentours des villages. Ce retour a ravivé des problèmes liés aux interactions avec les hommes qui avaient causé localement leur disparition, et cela malgré le statut d’espèce protégée du loup et un contexte économique rurale concerné substantiellement différent de celui des siècles précédents.

 

Aujourd’hui, Le problème du loup touche essentiellement des élevages ovins de moyennes et grandes tailles et résulte d’une incompatibilité des techniques d’élevage qui avaient été mises en place lorsque les grands prédateurs étaient absents avec la présence du loup. En effet, dans les Alpes en été, les moutons pâturent librement et sans surveillance.

 

Bien que les dommages puissent être significatifs pour un éleveur, le dommage global en pourcentage de la production du secteur de l’élevage est presque toujours insignifiant (< 0,5 %). Le loup attaque, mais le nombre de ses victimes directes est généralement réduit, même sur les ongulés.

 

Des études ont ainsi montré que la majorité des attaques de bétail ne font qu’entre une et deux victimes par prédation, et que les attaques sur plus d’une dizaine d’individus sont très rares. Les pertes importantes sont essentiellement dues aux comportements des animaux domestiques. En effet, les animaux de rente (et notamment les ovins) sont des animaux grégaires, qui se déplacent lentement, et surtout qui ne sont pas habitués à la présence de prédateurs. Contrairement aux ongulés sauvages, ils n’adaptent pas  leurs comportements en fonction des risques locaux de prédation, et ils se laissent facilement approcher. Par ailleurs, ils paniquent à l’approche d’un prédateur.

 

Ainsi 99 % des pertes lors d’attaques de loups s’expliquent par des dérochements suite à l’affolement du troupeau. Ces dérochements peuvent être provoqués par d’autres évènements tels que la présence de chiens non gardés en laisse, un orage, etc.

 

Malgré cela, les risques et effets des loups sont souvent perçus comme exagérément importants. Cette tendance à amplifier l’impact réel des loups résulte de trois facteurs :

 

– L’existence d’une culture négative du loup profondément ancrée.

– L’impact psychologique de ce type de mortalité (attaque sanglante causée par un prédateur).

– Surestimation du nombre de victimes de loups en raison des difficultés techniques pour distinguer clairement les attaques de loups de celles de chiens féraux et de chiens domestiques.

 

 Par ailleurs, les deux derniers facteurs suscitent une impression de pullulation des loups qui ne concorde pourtant pas avec la réalité de la démographie et de la distribution spatiale des loups.

 

En effet, la notion de pullulation implique une multiplication exponentielle du nombre d’individus d’une espèce, tous concentrés sur un territoire limité. Or, le loup ne concentre pas ses populations : il se disperse, là où les proies animales sont disponibles en qualité et quantité et où l’espace est favorable à l’installation d’une meute. De plus, les effectifs des populations de loups n’explosent pas, mais s’équilibrent en fonction de la disponibilité en proies et des pressions humaines.

 

On voit ici combien une meilleure information sur les comportements des loups pourrait aider à mieux faire accepter le retour du loup.

Comportement du loup face aux animaux de rente

 

Pour évaluer précisément les risques liés aux loups, il est nécessaire de connaître à la fois les comportements du loup, ceux du bétail, et leurs relations. Or, on connaît assez peu la nature exacte de ces relations, notamment dans les zones à forte densité en bétail. De plus, les loups étant plus enclin à s’attaquer aux animaux de rente durant la nuit, des informations concernant leurs mouvements nocturnes sont nécessaires. Ce sont essentiellement les conditions de gardiennage, plus difficiles la nuit, voire l’absence de gardiennage, qui explique ces attaques nocturnes. La mise en place progressive de dispositifs de prévention (chiens de protection, présence d’un berger, etc.) tend à entraîner l’augmentation des attaques diurnes, qui sont passées de 5 % à 15 % dans les Alpes-Maritimes. Toutefois, ces attaques diurnes ont généralement lieu lorsque les conditions de visibilité sont mauvaises (brouillards, orage, pluie régulière).

 

Sachant que, quand ils ont le choix, les loups montrent généralement une préférence marquée pour les proies sauvages, plusieurs raisons ont été invoquées pour expliquer les attaques de loups sur du bétail : le principal facteur impliqué serait la proximité entre les loups et les animaux domestiques, qui tendrait à augmenter la probabilité d’attaque, bien que la prédation puisse parfois être peu fréquente malgré la proximité.

 

En effet, les loups peuvent avoir un impact significatif sur un élevage de bétail particulier alors que les exploitations adjacentes peuvent rester intactes.

 

Ainsi, par exemple, une étude réalisée dans les Alpes du Sud a montré que sur 76 troupeaux présents dans la zone à loups, seuls 12 troupeaux concentrent les trois quarts des attaques de loups.

Les raisons expliquant une telle disparité ont peu été explorées, mais il semble que les techniques d’élevage employées, et notamment le niveau de surveillance des troupeaux, joueraient un rôle significatif. Des variations saisonnières peuvent également être observées, à relier avec le mode de conduite des troupeaux, et par extension le nombre de troupeaux accessibles aux loups.

 

Un second facteur influençant la prédation d’animaux domestiques serait l’absence ou la rareté des ressources alimentaires naturelles des loups, soit dans une région donnée soit durant certaines périodes de l’année. En effet, la disparition de leurs proies naturelles dans certaines régions ou durant les périodes hivernales pourrait inciter les loups à se tourner vers les animaux domestiques, ceux-ci n’étant pas aussi nutritifs que les ongulés sauvages, mais plus faciles à attraper.

 

Dans un troupeau d’animaux domestiques, les loups semblent préférer les jeunes individus. Mais  les caractéristiques  des animaux tués semblent varier selon l’âge des individus dominants de la meute qui dirigent la chasse, leur niveau d’expérience et la présence et l’âge d’éventuels petits, ceux-ci influençant les besoins en nourriture de la meute.

 

Dans le cas du loup, il est techniquement difficile de différencier ses attaques de celles de chiens féraux. Face aux animaux domestiques, les motivations des loups et des chiens sont généralement différentes : les loups ne s’attaquent aux animaux domestiques que dans le but de nourrir leur meute, et notamment leur progéniture, ce qui n’est pas systématiquement le cas des chiens, qui peuvent s’attaquer au bétail simplement par jeu.

 

Pour différencier une attaque de loup de celle d’un chien, un examen des carcasses d’animales victimes doit être réalisé, afin de recueillir tous les éléments nécessaires à établir une suspicion. Cette expertise doit d’abord prendre en compte le signalement de chiens errants, divagants ou ensauvagés, la présence du  loup établie ou non dans le secteur, d’éventuelles analyses génétiques réalisées sur des prélèvements (excréments, poils) qui auraient pu être découverts sur ou à proximité du lieu d’attaque. Le témoignage de l’éleveur et l’examen de l’environnement immédiat de la carcasse sont essentiels pour recueillir ces informations. L’examen de la carcasse doit ensuite permettre de confirmer s’il s’agit bien d’un cas de prédation :

 

– La mise en évidence de morsures avec des hématomes associés (critère le plus évident et le plus fiable). – Une consommation rapide et totale (à condition que l’examen ait lieu après les dommages et que l’action des charognards soit exclue ou limitée).

 

– La présence de traces indirectes (traces de sang, de lutte) sont autant d’indicateurs d’un acte de prédation.

 

La mesure de la taille des perforations et la présence d’éventuelles lésions sous-jacentes (en particulier leur profondeur) permettent ensuite d’évaluer la taille du prédateur.

 

Si la prédation est attribuée à un gros canidé, une identification spécifique peut-être proposée en tenant compte :

 

– De la localisation des morsures : les morsures de loups sont généralement localisées à l’épaule, l’encolure, la gorge et/ou à l’arrière-train (lorsqu’ils poursuivent leurs proies). La localisation des morsures de chiens est moins ciblée et concerne l’ensemble du corps.

 

– Des lésions associées : les morsures de loups sont généralement plus puissantes et donc plus profondes (> 10 mm) que celles des chiens. Par ailleurs, dans le cas d’une prédation par le loup, plus de 50 % des perforations ont un diamètre minimum de 3 mm.

 

– Et des caractéristiques de consommation : la consommation est décrite en essayant de distinguer la part due aux prédateurs de celle due aux charognards. On décrit notamment le déplacement de la carcasse, le degré de consommation, la présence d’os rongés ou cassés etc. Les loups se montrent voraces et peu sélectifs lorsqu’ils consomment une proie. Les restent de carcasses sont donc souvent réduits. À l’inverse,  les chiens tuant plus souvent par jeu ont tendance à tuer plus de proies qu’ils consomment peu chacune.

 

Attaquent d’hommes

Les conflits entre les loups et les intérêts humains incluent également les attaques sur des hommes. La question de la dangerosité des loups vis-à-vis de l’homme est pertinente au vu des nombreuses légendes et fausses histoires qui ont enrichi ce sujet depuis que l’homme côtoie le loup. Ainsi, la littérature européenne et asiatique jusqu’à aujourd’hui foisonne de compte-rendu d’attaques de loups, qui y sont présentés comme des mangeurs d’hommes notoires.

 

On peut citer comme exemple la légende de la bête du Gévaudan, un loup qui aurait tué officiellement 99 personnes, sans compter les blessés et les traumatismes causés, du 1er juillet 1764 au 12 juin 1767. La perception du loup comme une bête dangereuse varie  géographiquement. En Europe par exemple, les populations d’Europe Centrale ont une vision plus négative du loup que celles d’Europe du Sud, et les populations rurales sont généralement plus négatives envers les loups que les populations urbaines.

 

Les observations contemporaines font fortement douter de la véracité de cette représentation négative.

En effet, au cours du XXe siècle, dans toute l’Amérique du Nord et l’Europe, une seule attaque mortelle de loups sur l’homme a été répertoriée. Les victimes étaient deux enfants en Espagne, mais il n’a jamais été clairement vérifié que l’agresseur était bien un loup et pas un chien. Les attaques de chiens portées contre l’homme sont pourtant bien plus fréquentes que celles de loups (une étude réalisée en 1998 estime à 200 000 par an le nombre de morsures de chiens en Europe, et à 3 millions aux Etats-Unis ; une étude en 1999 mentionne une trentaine de morts humaines annuelles en France dues à des chiens), et malgré cela, les chiens ne sont généralement pas considérés comme terriblement dangereux.

 

La plupart des écrits contemporains relatant des attaques de loups sur l’homme provient d’Inde et d’Asie Centrale. Une étude a ainsi montré qu’en Inde, les loups pourraient constituer une menace pour les enfants dans les zones de forte densité humaine (>600/km²), de grande pauvreté, avec peu de proies sauvages et des populations d’animaux de rente domestiques gardées de manière intensive.

 

Cependant, la majorité des attaques de loups contemporaines impliquent essentiellement des loups enragés ou ayant été acculés ou blessés. En effet, en temps normal, face à l’homme, un loup sauvage a plutôt tendance à s’enfuir, même devant des enfants.

 

Toutefois, l’abondance des témoignages d’attaques d’hommes répertoriés du Moyen Age jusqu’à la Renaissance suggère que tous n’ont probablement pas été inventés. On suppose en fait que le phénomène de loups mangeurs d’hommes a vraisemblablement existé, mais dans des circonstances particulières, notamment lors de guerres ou d’épidémies (la grande peste par exemple). Durant ces périodes, il y avait en effet une grande disponibilité de cadavres humains pour les charognards, qui aurait pu faciliter l’habituation des loups à la chair humaine et faire qu’ils se mettent à rechercher et tuer activement des hommes. Cependant, aujourd’hui, il n’y a aucune preuve formelle que les loups sauvages non enragés représentent un quelconque danger pour les hommes, aucun cas de loup non enragé vivant en liberté ayant tué un homme n’a été rapporté en Europe.

 

Les raisons d’une si faible occurrence sont peu comprises car les loups ont de multiples opportunités d’attaquer, comme cela a été observé avec l’ours dans différentes parties d’Europe. Il semble que, même si les attaques de loups en bonne santé ne sont pas totalement impossibles (comme avec tout animal sauvage), les loups tendent généralement à être tolérants aux contacts rapprochés avec les humains tant que ces derniers n’exercent pas un impact négatif  sur leur vie.

 

Bien connaître le loup pour mieux le protéger est ma devise car c’est aussi nous protéger. L’actualité néfaste et les décisions effrayantes sur le sujet loup m’ont fait changer le programme éthologique que j’avais prévu pour vous. Nous le reprendrons à la rentrée. En attendant, je vous souhaite d’excellentes et apaisantes vacances.

 

Sandrine Devienne pour le Klan du loup

Vous aimerez peut-être.

Aucun commentaire.

Laisser une réponse.