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L’Espagne, le Loup et le Touriste

5 janvier 2010

Face à une agriculture en berne, les élus de la Sierra de la Culebra comptent sur la dizaine de meutes qui y vivent pour booster son économie. Au grand dam des éleveurs.

Canis lupus signatus, nom savant du loup ibérique, est plus trapu que la plupart de ses cousins européens. Il ne dépasse pas les 70 centimètres de hauteur, et pèse rarement plus de 40 kilos. Son pelage est marron, tirant sur le jaune au niveau du ventre, et le cinquième doigt de sa patte ne touche pas le sol. Depuis des siècles, il inspire une sainte frousse aux habitants de Sanabria, une région boisée de la province de Zamora, à un jet de pierre du Portugal. Il n’y qu’à se promener de par les flancs de la Sierra de la Culebra. Dans chaque village, les anciens racontent avoir vu des dizaines de moutons égorgés par « l’unique bête qui tue, non pour manger, mais par pur plaisir ». A Manzanal, certains évoquent même l’histoire d’une vieille femme éventrée par l’animal honni.

L’ironie de l’histoire, c’est qu’aujourd’hui le loup ibérique est désormais perçu comme un atout local. L’espérance que, grâce à lui, cette région sinistrée et paupérisée par l’exode de ses forces vives attire des visiteurs toute l’année. Un centre d’observation du loup, auquel le maire, José Fernández Blanco, et le président de la région Castille-Leon ont donné mi-décembre l’imprimatur officiel, ouvrira ses portes l’an prochain, à Puebla de Sanabria. 3,5 millions d’euros ont déjà été récoltés. L’idée est venue de l’édile du village : « L’agriculture est en berne, l’élevage agonie. Notre richesse, c’est le loup. Si on attire suffisamment de visiteurs, cela relancera l’économie locale, notre vallée pourra survivre. Mais attention, ce sera tout sauf un zoo. On ne pourra voir l’animal que de loin à la lunette, si on s’arme de patience et si le loup le veut bien. »

Trophées

Les amoureux du loup savent déjà parfaitement situer sur une carte la Sierra de la Culebra, voisine de Puebla, bourgade de pierre aux allures médiévales. D’Allemagne, de France, voire de plus loin, des curieux arpentent depuis des années les 65 000 hectares de ce parc naturel. Un sanctuaire de Canis lupus. Avec une dizaine de meutes (huit à dix bêtes pour chacune), cette sierra héberge la plus grosse densité de loups ibériques. D’autant que c’est le seul coin du pays où on vend aux enchères des « trophées » de loups (c’est-à-dire le droit de le chasser), soit quatre animaux par an, à raison de 13 000 euros par tête. Un atout ? « Un enfer, oui ! » meugle José Manuel Soto, éleveur de moutons à Cional, l’un des derniers à tenir le coup. Ce soir-là, il fait rentrer ses 200 bêtes dans un enclos métallique, surveillées par trois mâtins menaçants. Une protection rapprochée qui seule, dit-il, dissuade des assauts mortels du loup. « L’an dernier, il y a eu 150 accidents dus à des attaques contre les moutons. L’ennui, c’est que c’est difficile à prouver. Et, même si c’est le cas, la région tarde et rechigne à nous indemniser. Ca vous paraît normal que je paie une assurance pour cela ? »

La colère de José Manuel Soto, un syndicaliste agricole corpulent et grande gueule, tient beaucoup à la mort lente des siens. Le tee-shirt qu’il porte résume son malaise : « Bergers, en voie d’extinction. Loups, en augmentation ». Après des mois de négociations houleuses avec le maire, Soto a finalement accepté le « centre du loup » – qui sera peuplé d’une ou deux meutes ayant connu la captivité –, car il est susceptible d’attirer des touristes. Mais notre berger – et les autres – a posé une condition : pas question d’importer davantage de loups dans leur habitat naturel. « J’en peux plus des autorités et des écolos qui sanctifient l’animal, et traitent les éleveurs comme des parias. Si je vois que les loups augmentent, je réglerai le problème à la carabine ! »

Prédateur

Y a-t-il trop de loups dans la région ? Dans toute la Castille-Leon, qui inclut cette région de Sanabria, on parle de 2 000 bêtes. Bien trop, pour les éleveurs. Pas assez, pour les conservationnistes, qui admettent toutefois que leur population est en hausse. Ces dernières années, la polémique a enflé car, dans la région d’Avila (près de Madrid), en Alava (sud du Pays basque) ou dans les Asturies, des centaines de moutons ont été éventrés par des meutes de Castille-Leon s’étant aventurées au-delà de leur habitat. Et ont profité du fait que, dans ces zones limitrophes, les troupeaux pâturent souvent sans protection. « Il y a même eu des carnages », reconnaît Javier, un des deux spécialistes que la mairie de Puebla a embauchés pour aménager le futur centre. « Mais, ici, dans la Sierra de la Culebra, souligne-t-il, on est arrivé, je pense, à un bon équilibre. Le loup est ici le prédateur naturel nécessaire. Il tue les plus faibles des cerfs et des sangliers, dont les ravages sur l’agriculture sont terribles. S’il n’était pas là, il faudrait faire des battues pour éliminer le trop-plein. »

Luis, un voisin de Soto, à Cional (une quarantaine d’habitants, l’hiver), est d’accord. Ce néorural d’une quarantaine d’années, originaire de Madrid, vient d’abandonner l’élevage, trop exigeant, pour se reconvertir comme garde forestier : « Moi, mon grand problème, c’étaient les cerfs qui piétinaient mon blé et mon avoine. Le loup, je l’ai souvent croisé, et il est si malin qu’il faut s’en méfier comme de la peste. Mais il me fascine trop pour que je souhaite sa disparition. Et si, en plus avec ce centre, il permet de relancer l’économie, alors j’approuve ! »

 

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Loup ibérique (Canis lupus signatus)

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