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Loup en Finlande

13 novembre 2006
Loup y es-tu ? M’entends-tu ? Hélas, oui, et même d’un peu trop près au goût des habitants de Kuhmo, petite ville du Nord-Est de la Finlande.

C’est que depuis quelque temps, le grand carnassier prend si bien ses aises dans cette agglomération de 10.300 âmes, déambulant et parfois sommeillant au beau milieu des habitations, que l’on n’ose plus guère laisser les enfants seuls. Sans parler des chiens de chasse, proie facile pour la Bête, qui ne se contente pas d’égorger ceux qu’elle rencontre dans la forêt mais qui vient parfois les arracher à leur courette…

Anu Salminen, membre de la Ligue pour la Nature (Luonto-Liitto) suggère que « certains voient plus de loups que leurs voisins : dans cette région, les gens en ont une idée excessivement négative alors qu’il n’y a pas eu d’attaque sur des humains depuis 150 ans. » La peur grandit le danger, certes, mais ces prédateurs-là, les loups sibériens-européens, sont d’une autre envergure que leurs cousins d’Europe méridionale. « Et c’est tout de même délicat de se promener quand on voit des traces de loup toutes fraîches juste devant sa porte ! », avance Jukka Keränen, directeur du district de gestion du gibier de la province de Kainuu, où se trouve Kuhmo, et qui compte maintenant 60 bêtes.

Désormais, les loups finlandais s’aventurent aux abords des agglomérations et à Helsinki, où l’on rapporte régulièrement leur présence dans un rayon de 50 km autour de la ville, 20 à 30 chiens tomberaient chaque année entre leurs griffes –un inventeur a d’ailleurs mis au point un manteau électrifié de protection pour canidés… « En 2004 et 2005, les loups ont occasionné la perte d’environ une centaine d’animaux domestiques dans le sud de la Finlande, l’équivalent de 150.000 euros, avance le syndicat central des exploitants agricoles et des propriétaires forestiers, MTK. A cela s’ajoutent les pertes dans l’élevage du renne -plus de 200 animaux en 2004. » Les dédommagements payés aux éleveurs cette année-là  se seraient ainsi élevés à 1,1 million d’euros !

Que faire, alors, pour décourager ces inquiétants visiteurs ? « Les tuer semble la seule solution, affirme Jukka Keränen, parce que si on les éloigne, ils reviennent aussitôt. » Oui mais voilà : protégés depuis 1973, les loups le sont encore plus strictement depuis que le pays est devenu membre de l’Union européenne (UE), en 1995. Frange occidentale d’une population russe de 42.000 bêtes, ils sont passés, de ce côté de la frontière, d’une centaine à peine en 1998 à plus de 200 aujourd’hui. Dans le même intervalle, le nombre de couples reproducteurs est passé de 5 à 20. « Il n’empêche, l’espèce est encore menacée, insiste Anu Salminen, de Luonto-Liitto. 200 loups pour toute la Finlande, c’est peu, d’autant qu’ils ne sont pas, comme dans le passé, répartis sur le territoire. Leur viabilité reste très liée à l’immigration depuis la Russie et si elle s’arrête, leur position est précaire. Il faut avant tout mettre l’accent sur les mesures de prévention des dommages. »

Conflits avec Bruxelles

Opposées à la manière forte, les associations finlandaises de protection de la nature se sont empressées, dès l’entrée dans l’UE, de porter plainte devant la Commission européenne pour non respect, par leur pays, de la directive Habitats. Datant de 1992, celle-ci exige que les Etats membres protègent certaines espèces dont la survie est menacée. Le loup en fait partie. Et alors qu’elle faisait traditionnellement figure d’élève modèle de l’UE, la Finlande est aujourd’hui passible d’une condamnation par la Cour de Justice des Communautés européennes (CJCE), devant laquelle la Commission l’a convoquée. Au regard de la directive, cette dernière a en effet jugé le pays trop souple dans son attribution des permis de chasse au loup. Le texte n’autorise l’abattage que « à condition qu’il n’existe pas une autre solution satisfaisante et que la dérogation ne nuise pas au maintien, dans un état de conservation favorable, des populations des espèces concernées. »

Deuxième condition : il doit s’agir de « prévenir des dommages importants » ou d’intervenir « dans l’intérêt de la santé et de la sécurité publiques ». Les zones d’élevage du renne bénéficient toutefois de critères plus souples.

« Voilà où nous sommes parvenus à cause d’un ramassis d’ignorants fanatiques », tonne Lars Magnus Hagelstam, ingénieur forestier reconverti en consultant IT, et, quand il le peut, en activiste anti-loups. « Comment peut-on laisser un animal mettre en danger les individus pour la seule raison que l’état de conservation favorable de l’espèce est menacé? On ne peut tout de même pas transformer le pays en musée! C’est en conflit direct avec la Charte des Droits fondamentaux de l’UE, qui proclame que toute personne a droit à la liberté et à la sûreté, ainsi qu’avec la Constitution finlandaise, qui garantit à chacun le droit à la vie ainsi qu’à la liberté, à l’inviolabilité et à la sécurité de sa personne et qui assure la protection des biens de chacun. »

Autre point d’achoppement: la plainte que la Commission a portée devant la CJCE précise qu’aucun moyen alternatif à l’abattage n’a été recherché. « Mais quelle autre solution est envisageable? s’irrite notre homme. On nous a suggéré les répulsifs: ceux qui connaissent les loups savent que ça n’a aucune prise sur eux. On nous a conseillé des grillages électriques, mais peut-on enfermer bétail, chiens et enfants à l’intérieur de clôtures électriques? Quid des chiens de chasse lâchés dans la forêt? On nous a, enfin, dit de les effrayer mais les loups reviennent aussitôt: ils sont trop intelligents pour se laisser intimider! Ils s’adaptent. Et ils ont toujours faim. Quand on ne les chasse pas, ils commencent à manger les chiens, puis les moutons. Ensuite, c’est le tour des hommes. »

Sortir de l’impasse

Le ministère de l’Agriculture et de la Sylviculture, responsable de la survie des espèces, est aujourd’hui pris en tenaille entre les reproches de Bruxelles et ceux des habitants. S’y ajoutent, bien sûr les griefs des éleveurs de rennes, qui doivent supporter une franchise de 250 euros avant toute indemnisation. « Avant l’UE, explique Christian Krogell, directeur du département de la Pêche et du Gibier au ministère, les loups étaient soumis à la législation de la chasse, qui nous impose de maintenir à un niveau viable les différents gibiers.

C’était assez efficace. D’un seul coup, l’espèce est devenue rigoureusement protégée et dans les régions rurales, les gens n’ont pas compris pourquoi on leur interdisait d’abattre des animaux qu’ils avaient l’habitude de chasser et dont la population était en constante augmentation. Nous avons donc continué à délivrer des permis de chasse et les problèmes ont commencé avec l’UE. »  Depuis, le ministère délivre au compte-goutte les permis de chasse, s’attirant les foudres des habitants.

« Les  autorisations que nous obtenons sont trop peu nombreuses, insiste Jukka Keränen, le directeur du district de Kainuu. J’ai obtenu 2 permis supplémentaires pour Kuhmo mais ça n’est pas suffisant: s’ils ne sont pas chassés, les loups peuvent très bien se remettre à tuer des humains. Ce sont les pires prédateurs. » Dans les zones rurales, l’UE n’a pas bonne presse; le ministre finlandais des Affaires étrangères, Erkki Tuomioja s’est même fendu fin mai d’une critique ouverte à l’égard de Bruxelles: « l’UE pourrait améliorer son image avec de petites mesures, par exemple en se retenant  d’intervenir sur des détails souvent significatifs au niveau national. En Finlande, le nombre de loups (…) est de ces questions qui irritent les Finlandais. Sans elles, l’image de l’UE serait bien plus positive. »

Malgré tout, c’est encore trop aux yeux de la Commission, « qui estime que nous sommes trop laxistes, que nous ne vérifions pas si c’est bien le loup incriminé qui est abattu », indique Christian Krogell. Pour sortir de l’ornière, le ministère a élaboré fin 2005 un ‘Plan de gestion de la population des loups en Finlande’. « Nous avons abouti à un compromis déterminant la quantité de loups supportable pour les habitants et nécessaire à la conservation de l’espèce, se félicite Christian Krogell. Pour la première fois, nous avons établi le seuil nécessaire à l’état de conservation favorable de l’espèce : 20 couples reproducteurs -un objectif atteint depuis 2005 ».

Ce qui est loin de satisfaire les organisations de protection de la nature, qui jugent le plan trop vague pour être appliqué et font, c’est de bonne guère, un peu de surenchère. « Pour assurer la survie de l’espèce en Finlande, il faudrait 25 couples reproducteurs et une population totale de 300 à 500 loups », avance ainsi Riku Lumiaro, expert ès prédateurs de l’Association finlandaise de protection de la nature, la Suomen Luonnonsuojelulitto.

Il n’empêche, la Finlande pourrait avoir trouvé la voie de l’équilibre et sauvé durablement la mise du canis lupus. Les chasseurs et les habitants des régions rurales rongent un peu leur frein, impatients de chasser loin de leurs plates-bandes leur ennemi de toujours. « Mais il faut encore attendre, insiste Christian Krogell, que ce niveau se solidifie –il faut compter avec le braconnage, qui ralentit la progression. Il faut aussi que des couples reproducteurs colonisent de nouvelles régions, telles que l’Ouest de la Finlande. C’est inévitable car les loups ne peuvent vivre à plus de 6 ou 7 sur 1.000km2 mais il faut un peu de temps ! Et c’est alors seulement que nous pourrons être plus sévères avec les loups de Kuhmo. » Pour l’heure, la prudence est de mise car la Finlande veut regagner les bonnes grâces de la Commission, quelques semaines avant de prendre la présidence de l’UE.

M.M.

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