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Vivre et travailler avec le loup

9 juillet 2017

Un ancien article de Nice-Matin, qui n’a pas perdu de sa pertinence.

Nous vous le proposons, de nouveau, à la lecture.

association Le Klan du Loup

Cet éleveur italien a trouvé la bonne formule pour cohabiter avec le loup, il nous explique comment

De l’autre côté du Mercantour, Maurizio Mauro élève des brebis au cœur d’un territoire de meutes. Depuis 5 ans, il n’a eu aucune attaque. Quelles techniques met-il en œuvre ? Sont-elles appliquées dans les Alpes-Maritimes ?

Dans la plaine au Sud de Cuneo, Chiusa di Pesio. Au loin, à travers une légère brume, se détachent les sommets du Mercantour. De l’autre côté de la frontière, en lisière de ce bourg rural, Maurizio Mauro, veille sur son troupeau.

Solidement ancré dans la terre de ses ancêtres, ce grand gaillard de 28 ans a choisi l’élevage il y a 9 ans. En sortant de l’école agricole de Cuneo. « Le loup était déjà là« , observe-t-il. Mais la présence du prédateur ne l’a pas détourné de son projet : monter une exploitation de brebis roaschina.

« C’est une race très rare, il doit en rester un millier à peine. Elles sont spécifiques de ces vallées du Pesio et de l’Ellero. On les reconnaît à ce museau très particulier, très rond. Elles résistent bien au froid et à la montagne. »

Droit dans ses bottes jaunes et son bleu de travail, le jeune homme a appris à coexister avec le loup. « Avant l’arrivée de la neige, les brebis pâturent dans la plaine, tant qu’il y a de l’herbe. Ensuite, je les monte à San Gregorio, dans l’étable. »

C’est dans cette bergerie située contre sa petite maison, à la sortie du village au cœur du parc naturel du Marguareis, qu’elles passent l’hiver. « Les loups vivent autour de nous, l’autre matin il y en avait trois juste en face de la maison. »

En cette chaude journée de décembre, l’éleveur se partage encore entre les deux sites, distants d’une dizaine de kilomètres. Dès que les sols seront gelés, il les regroupera. Elles passeront l’hiver dans l’abri monté par Maurizio : une serre soutenue par des étais rouillés. « Même par moins 10 degrés elles restent là. »

Des chiens comme gardiens

« Quand j’ai commencé, je n’avais pas de chien. Mais, depuis 5 ans, j’en ai pris, pour m’aider à garder le troupeau et éloigner le loup. C’est très efficace. » Son « gardien », un Pastore Maremmano Abruzzese a été élevé dans un centre dédié. Né au milieu d’un troupeau. « Comme ça, ils sont habitués dès leur naissance à cette présence, et deviennent d’excellents gardiens. » Il n’y a qu’à voir Luke à l’œuvre. Il ne lâche pas les brebis des yeux. Alors qu’on s’approche de l’enclos, il nous accueille d’une salve d’aboiements. Dissuasif. « Luke travaille très bien, il est vraiment efficace contre les attaques de loup. Je l’habitue aux gens, pour qu’il n’y ait pas de problèmes avec les promeneurs. »

Il déplore un incident. « C’était l’été dernier, un père de famille a dit à son fils de se mettre au milieu du troupeau et de jouer au cow-boy, les chiens ont voulu défendre, ils ont couru vers le garçon, heureusement je suis intervenu. Des panneaux ont été installés pour expliquer aux promeneurs comment se comporter. Quand le chien s’approche, il ne faut pas paniquer, ni faire de grands gestes. »

L’été, quand Maurizio part en estive, à plus de 1.700 m d’altitude, il prend quatre chiens.

« Je garde aussi les bêtes d’autres éleveurs de la vallée, j’en ai 130 à moi, plus 230 autres. Depuis l’arrivée du loup, on se regroupe pour réduire les coûts de gestion. »

La présence humaine jour et nuit

Du 1er juin au 30 septembre, Maurizio vit là-haut. Dans les montagnes du parc naturel du Marguareis. Un espace protégé où le loup a élu domicile. « La vie de berger me plaît, note-t-il. Mais de toute manière je n’ai pas le choix. Depuis que le prédateur est revenu, il faut être constamment présent. »

Jour et nuit. « Je croise le loup, un jour sur deux, car l’alpage où je garde les bêtes est au cœur d’un territoire de meute. Au départ, quand il me voyait et que je parlais fort, il fuyait. Maintenant, j’ai l’impression qu’il s’est habitué. Il est moins craintif. Le loup ne s’échappe plus, il se comporte un peu comme un chien. Mais mon rôle n’est pas tant de lui faire peur que de coordonner les différentes mesures de protection pour éviter les attaques« . Maurizio liste alors son « plan d’action ». Visiblement efficace. Depuis cinq ans, il n’a eu à déplorer aucune victime dans son cheptel.

Le premier outil de dissuasion : sa présence. « Pendant la journée, je les surveille, et je gère les quatre chiens à l’intérieur du troupeau. Il faut être vigilant. Ça me demande d’être en permanente en haut. »

Technicien en charge de la prévention des attaques de loup depuis 14 ans dans la région de Cunéo, Davide Sigaudo est formel: « La présence physique, c’est un facteur clé. On a observé que là où les éleveurs ont recommencé à rester avec leurs bêtes et mis en place des moyens de prévention, le nombre d’attaques a diminué. Il faut donc améliorer les conditions de vie de l’éleveur en alpage. Avec des maisons bien bâties. Mais, c’est sûr qu’en France où les troupeaux sont plus grands ce sera plus compliqué. La question se pose d’évoluer vers des cheptels plus petits ou de prévoir une personne de plus en alpage. »

Davide Sigaudo met aussi en avant, les techniques: « En fonction de la présence du loup, il est conseillé de réduire les mouvements de brebis dans les alpages, et éviter de les déplacer le soir. Pour aider les éleveurs, il faut améliorer les infrastructures, notamment en créant des points d’eau pour que le troupeau puisse boire où il se trouve« . Il estime que c’est à « l’État de faire ce travail« .

Des enclos ronds et hauts

Deuxième volet du dispositif de protection déployé par Maurizio: les barrières. « En montagne la nuit, je mets le troupeau dans un enclos électrifié« . Il s’interrompt, désigne le filet derrière lui. « Ils sont plus hauts que ceux que j’utilise dans la plaine. En alpage, j’installe une clôture d’1,5 m, parce que si elles sont trop basses, ça ne sert à rien, le loup peut sauter par dessus. Après, il faut tenir compte du terrain, de la pente« . Il reconnaît que l’installation est pénible. « Ces enclos sont lourds à transporter et difficiles à planter. » Mais le berger a la force physique de ses 28 ans.

« La nuit, si les chiens aboient d’une façon particulière, je sors pour vérifier qu’il n’y a pas de problème. »

Comment son installation résiste-t-elle à la panique du troupeau ? Une difficulté majeure, à laquelle se trouvent confrontés bon nombre d’éleveurs azuréens. « Les loups tournent autour des filets de protection, les brebis paniquent et elles finissent par arracher l’enclos« , décrit ce berger de Pierlas, dépité de voir son enclos régulièrement mis à mal par la tactique du loup.

Maurizio reconnaît que cette ruse est difficile à déjouer.

« On m’a conseillé de laisser un maximum d’espace à l’intérieur de l’enclos, pour que les bêtes puissent déchaîner leur peur. » Il a aussi suivi les autres préconisations d’Arianna Menzano, vétérinaire en charge du projet européen Life Wolf Alps pour la région du Piémont: « La solution c’est de faire des clôtures les plus rondes possibles, pour éviter l’accumulation de brebis dans les angles, qui créent des points de fragilité, précise-t-elle. Et aussi de faire un double-enclos. »

Quand on demande à l’éleveur quel est son état d’esprit vis-à-vis du prédateur, il marque un temps de réflexion. « C’est une bête très belle et très intelligente, le problème c’est qu’elle veut manger mes brebis. Alors pour éviter les attaques, ça me demande des sacrifices. Rester en alpage tout l’été. Je ne prends pas de vacances. Mais j’ai choisi cette vie. »

Alors que le soleil commence à décliner, Maurizio Mauro quitte San Gregorio pour regagner la plaine. Comme chaque fin d’après-midi, il rentre le troupeau dans l’étable de ses grands-parents.

De peur que Canis lupus ne s’aventure jusque dans la plaine ? « C’est le loup à deux pattes que je redoute ici« , conclut-il dans un éclat de rire. « Les vols, surtout d’agneaux, ne sont pas rares. Alors, mieux vaut être prudent. »

« Trouver les compromis »

Avant de quitter la province de Cuneo, nous faisons un crochet par la maison du parc du Marguareis. Une zone pour les amateurs de nature et de randonnée qui joue à fond la carte du prédateur.

Dans le coin réservé à la boutique souvenir, les traces de loups sont partout. Des tasses, aux tee-shirts, en passant par les itinéraires de randonnée, les empreintes mènent au canis lupus. « Depuis que le loup est revenu ici, au milieu des années 1990, on a vu le nombre de touristes augmenter dans notre région« , note Davide Sigaudo. Un facteur d’attractivité, tant le loup fascine et attire. Mais, pour que sa présence ne sonne pas le glas de l’élevage, des expériences sont menées depuis 20 ans pour limiter la prédation.

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